Dans le Scriptorium, l'austère réalité d'un écrivain génial
Imaginez-vous écrivain de talent, auteur de dizaines de livres, créateur de multiples personnages aux destins tragiques ou absurdes, fabuleux ou sinistres, en tous cas originaux. Maintenant imaginez qu’un jour vos personnages mènent une existence propre et viennent vous demander des comptes sur le sort que vous leur avez réservé.
Paul Auster nous emmène avec Dans le scriptorium dans une réflexion complexe et philosophique sur le lien qui unit l’auteur à ses personnages. Entre fictions et réflexion, Dans le scriptorium sonne comme un essai sur la création ou « c’est quand le personnage qui génère l’auteur ». Dans cette œuvre originale, Auster renverse la logique de la création et nous entraîne dans un huis-clos déstabilisant.
Monsieur Blank, un homme âgé, c’est à peu près tout ce que l’on saura de lui, s’éveille seul et désorienté, dans une pièce sobre. Un déclenchement se produit toutes les secondes et photographie chacun de ses gestes. L’homme s’interroge sur son état. Où est-il ? Que fait-il là ? La porte est-elle fermée à clef ? A toutes ces questions, il ne cherche pourtant pas à répondre, comme si au fond, elles importaient peu. Le fait est qu’il est là, perdu, amnésique, coupé du monde. Pas totalement en fait, car des personnages que nous avons croisé précédemment dans ses romans, Anna, Fanshawe… défilent dans cette unique pièce. Blank dispose aussi de photos en noir et blanc, des portraits et de deux manuscrits. La journée se passe de façon absurde. Puis nous ouvrons les tiroirs les uns après les autres et l’histoire se déroule petit à petit par une mise en abyme délicate. Un livre dans le livre, des personnages d’autres fictions qui défilent, un personnage qui est à la fois auteur, un homme en particulier qui pourrait tout aussi bien être vous ou moi. Puis M. Blank ouvre un livre qui commence comme celui que nous lisons. Et la boucle est bouclée. M. Blank est le jouet d’un destin crée pour lui sur mesure. En même temps il est Auster. Où peut-être n’est-il que l’objet d’Auster. Ecrire, créer un personnage, c’est le faire exister. M. Blank existe malgré l’absurdité de sa situation, tout comme Auster existe à travers les personnages qu’il crée. M. Blank est une page blanche, un vide, quelque chose qui manque. Il est aussi le point de départ d’un destin pas encore écrit. Ainsi l’auteur peut faire de lui ce qu’il veut. Il ne réserve pas toujours à ses personnages un sort heureux mais au moins il a le mérite de les faire exister.
Dans cet ouvrage complexe et attachant transparaît la passion d’Auster pour l’écriture. On entre de plein fouet dans son univers, subtil et déroutant. Le désarroi de monsieur Blank est à la fois touchant et pousse à la réflexion. Paul Auster fait le bilan de son œuvre bibliographique. Il réveil les personnages qu’il a créé…et si c’était eux qui avaient fait de lui ce qu’il est ?