Un enfant de la balle – John Irving

Publié le par Laura Z

La vie est un drôle d’endroit !

 

Imaginez un grand chapiteau quelque part dans une Inde hétéroclite, insolite et foisonnante. Dedans, des personnages atypiques et caractéristiques. Pas forcément représentatifs de l’Inde mais plutôt d’une nature humaine, dans une culture et un environnement donnés. Ils jouent leur rôle, et comme dans tout cirque indien, il y a des nains, comme Vinod, chauffeur et objet d’étude du docteur ; il y a des clowns : John D. et Martin les jumeaux qui s’ignorent ; et des acrobates : Rahul, le transsexuel-serial-killer ; des dresseurs de tigres : Vijay Patel, le commissaire astucieux qui a su apprivoiser l’iconoclaste Nancy ; et des jongleurs : l’orthopédiste Daruwalla , père de famille, généticien à ses heures, missionnaire à d’autres et cinéaste pour exorciser le mystère de la création. L’histoire est avant tout la sienne, un médecin indien qui partage sa vie entre Bombay et Toronto. Il est victime du syndrome du migrant, qui fait qu’il ne se sent plus indien mais pas tout à fait canadien non plus. Il se plaît à se répéter une phrase que son père lui a soufflé « un émigré reste un émigré toute sa vie », sans patrie et sans attache, plus ailleurs mais pas vraiment là non plus.

De retour à Bombay, Farrokh navigue à travers des souvenirs, à travers l’Inde, voyages dans le temps et dans l’espace. Comme souvent dans les romans de John Irving, les scènes, surtout au commencement, sont décousues, défient la chronologie, et parfois la raison. C’est une mosaïque qui se met en place progressivement et prend finalement son sens. Après maintes circonvolutions, nous découvrons les personnages et les liens qui les unissent, en cheminant au gré d’une histoire invraisemblable mais toujours plausible.

Ce n’est pas un roman policier, pourtant l’intrigue est policière, Rahul-Promila est le serial killer transsexuel(le), John D- Dhar est le vrai-faux inspecteur, et Vijay Patel l’inspecteur véritable qui va compromettre le tueur.

Le personnage central est Farrokh, médecin investi et humaniste, passionné de science et surtout de génétique. La médecine est un thème récurrent chez Irving, qui ponctue souvent d’exaltants romans. En trame de fond elle nous rappelle les mystères de la création, l’impuissance de l’être humain, la complexité qui l’intrigue et le déterminisme cruel des gènes. On peut les comprendre et les étudier, savoir pourquoi les nains sont nains, mais l’action de l’homme s’arrête là. C’est peut-être pour pallier son impuissance face à ce constat que Farrokh Daruwalla ressent un jour le besoin d’écrire, quasi viscéral, pour créer et parfois aussi réinventer une histoire, pour sublimer une réalité bien trop cruelle et surement bien trop médiocre. Daruwalla le docteur, devient alors le scénariste anonyme de la série des Inspecteur Dhar, série qu’il a crée sur mesure pour John D. son fils, dont il n’est que le père adoptif. C’est probablement le moyen de revendiquer une paternité qu’il a usurpée et qui lui est déniée.

Mais l’histoire du docteur Daruwalla n’est ni aussi simple, ni aussi banale. Son fils adoptif, John D. est en fait le fils d’une actrice indienne qui s’est éprise d’un acteur américain, un caprice de star ou une lubie de femme, qui n’ont pas l’air de l’affecter ni de la troubler. De leur furtive union sont nés deux bébés. L’actrice frivole a choisi l’un deux pour l’emmener aux Etats-Unis, et  lui a offert pour père un réalisateur déliquescent. Cet enfant c’est Martin, élevé dans un milieu atypique pour un enfant, celui du show-business, par une mère maniaco-dépressive et nymphomane et un père égaré et insignifiant. Ce joyeux cocktail a mené Martin Mills aux portes d’un monastère où il a fait vœux de pauvreté et d’intégrer l’Eglise. Bien entendu, son parcours scolastique le ramène en Inde où l’accueille  Farrokh, une vieille connaissance de sa mère. John D a du avoir plus de chance. Acteur très populaire et à la fois détesté par le grand public, il partage son temps entre l’Inde et l’Autriche où il vit de ces talents d’acteur. Acteur il l’est presqu’autant à l’écran qu’à la ville. Il est aussi celui qui a séduit malgré lui Rahul-Promila, quand elle était homme et après qu’il soit devenu femme. Rahul était un jeune garçon fasciné par les hommes et par les éléphants. Abusé par sa tante, peut-être pas tant sexuellement qu’affectivement, Rahul a nourri envers les femmes une fascination et une haine perverses. Il se trouve dans une relation d’attraction-répulsion qui le pousse à en devenir une et à éliminer une par une celles qui se trouvent sur son chemin. Sa signature est un dessin naïf d’éléphant sur le ventre de ses victimes, dont le nombril représente un œil qui cligne. Lui aussi s’arroge un pouvoir divin en contrecarrant les effets de la création, mais comme dans la dialectique divine Brahma – la création / Shiva – la destruction, Rahul/Promila et Farrokh constitue les deux versants d’une même réalité : l’impuissance de l’être humain à accepter sa condition de mortel. L’un réagit par la tentation créatrice, l’autre par un penchant destructeur.

 

Farrokh Daruwalla nourrit également une fascination pour le cirque. Dans l’Inde troublée de notre époque, le chapiteau constitue une alternative à la rue. Avec l’aide et l’inspiration missionnaire (messianique peut-être ?) de Martin, le jumeau de son fils adoptif, Farrokh tente le sauvetage de la dernière chance pour Ganesh, un enfant de la rue rendu infirme après avoir été piétiné par un éléphant, et Madhu, une fillette prostituée condamnée par le virus du sida. Ils réussiront à les faire admettre au cirque, mais l’Inde a déjà scellé leur destin. Devenir des enfants de la balle ne restera pour eux qu’un rêve, une illusion furtive. Les tentations bienfaitrices de Martin et Farrokh ni leur humanisme compulsif ne suffiront à les extraire de leur terrible destinée.

Des êtres se rencontrent, d’autres se perdent, chacun doit faire le deuil de ses espérances, de ses heures de gloire, de ses projets, des blessures du passé. Pourtant Irving ne perd jamais sa verve humoristique et son talent immense pour la dérision.

Tout cela n’est qu’une représentation et vous l’aurez compris, le plus grand cirque n’est pas nécessairement celui qui se joue sous le chapiteau !

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Publié dans Littérature

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