L’immeuble Yacoubian, Alaa El Aswany
La décadence de l’Egypte…et maintenant ?
L’Immeuble Yacoubian a connu un immense succès en Egypte et dans le monde arabe puis au-delà.
Ce pamphlet social décrit une Egypte surprenante, choquante, loin des clichés et des idées reçues. Il remue et soulève les tréfonds d’une société égyptienne décadente et déliquescente.
Critique acerbe du gouvernement et d’une dictature absurde, attaque d’un Islam hypocrite et pervers, remise en cause d’un système social inique et désespérant, dénonciation de la dictature de l’argent et de l’appât du pouvoir, tout y est. C’est un livre d’une extrême violence, pas parce qu’il y a des coups et du sang, mais par la brutalité du constat qui est fait.
C’est le constat cinglant d’un peuple qui, soumis à la dictature, s’abandonne à la disgrâce, qui succombe peu à peu à l’ineptie d’une vie sans avenir.
La fin des idéaux
Un ouvrage qui selon moi véhicule une image froide et défaitiste de l’Egypte, même si elle s’appuie sur des fondements constatés, sur une analyse qui dans l’esprit est pertinente. Mais là où Mahfouz posait un regard affûté sur une Egypte torturée, El Aswany décrit une Egypte résignée qui a parfaitement intégré le système nauséabond dans lequel elle évolue.
Taha, élève brillant et intelligent fait les frais de cette société bloquée sur ses principes. Fils de bawwab (concierge), l’ascension sociale par l’accession à la police lui est interdite. Lui qui voulait œuvrer pour la sécurité de son pays par patriotisme se voit débouté froidement et sèchement du recours qu’il exerce auprès de son respecté président. L’Islam vers lequel il se tourne par dépit ne lui apporte pas le secours qu’il attendait. Il fuit un système pour entrer dans un autre où l’individu dans sa singularité n’existe pas. Ses convictions le conduisent tout droit en enfer, il subit la torture et l’humiliation et s’enfonce dans un Islam radical et violent. Il finit par trouver la mort dans un geste de désespoir profond en accomplissant un « djihad » dérisoire. Il tue un officier de la sécurité d’état. Même poussée à l’extrême, sa lutte ne peut avoir qu’une portée insignifiante.
Boussaïna après avoir piétiné sa vertu et sa dignité de femme en se donnant à des hommes par intérêt, pour quelques billets, démontre qu’elle est prête à tout pour sortir de sa condition, même à l’habiter, même à l’exploiter.
On comprend bien ce qu’El Aswany veut dénoncer, une société qui vit en surface, dans un immobilisme et une vertu de façade alors qu’au dessous, loin des regards, déprave, débauche et cynisme sont tout puissants. C’est la dignité et les idéaux qui sont sacrifiés sur l’autel de l’indécence. Constat glacial et pessimiste.
Le fantasme en maître
L’immeuble Yacoubian révèle bien les fantasmes sous-tendus et prisonniers, dans une société frustrée qui a perdu ses rêves et ses excentricités, sa légèreté et son extravagance. Les situations que l’auteur décrit : l’apparatchik qui achète sa place au parlement, le jeune étudiant fils de concierge qui sombre dans l’islamisme, les femmes qui cèdent leur vertu dans l’espoir d’une vie meilleure, le pauvre saïdi qui se vend à un homme pour nourrir sa famille…existent sans doute et El Aswany met fondamentalement le doigt sur les grandes problématiques de l’Egypte actuelle. Mais comme la société qu’il décrit, on peut déplorer qu’il reste en surface sans vraiment creuser les tenants et les aboutissants des situations pointées. On a des échantillons, on aimerait voir de plus grands pans de tissus afin d’avoir une vision plus juste.
Est-ce le fantasme ou un réel constat qui guide l’auteur ? Le sexe, l’alcool et l’argent facile, autant de sujets tabous dans la société égyptienne, comme dans beaucoup d’autres d’ailleurs. Tabous en parole seulement nous dit l’auteur, alors que dans les faits, tout se pratique sans scrupule. Les instincts primaires guident l’homme (et la femme) et cela corrobore le principe que la vertu prétendue et exaltée camoufle mal les avanies de personnes dénuées de principes qui cèdent peut-être plus par nécessité que par goût aux tentations les plus faciles. Est-ce lot de chacun ou bien de ceux qui veulent bien entrer dans ce système plutôt que de le combattre, mais à quel prix ?
Et maintenant ?
Il n’y a pas de romance dans L’immeuble Yacoubian, seulement la dénonciation d’une société à bout de force, d’un système dont les rouages grincent même s’ils tournent encore, d’un peuple résigné car il n’a plus la force de lutter.
Ce livre laisse un goût amer car, si le constat est juste, on n’y décèle nulle part l’once d’un espoir, l’énergie d’un combat qui se perpétuera même contre des montagnes, même contre des moulins. Dans les livres de Mahfouz, Taha Hussein, Cossery, transparaît malgré la dureté parfois, l’amour qu’ils ressentent pour l’Egypte. Même s’ils soulèvent ses inepties et ses contradictions, même s’ils mesurent l’ampleur des dégâts survenus et à venir, il y a dans leurs livres un combat qui demande aux idéaux de persévérer et de continuer la lutte, au nom du patriotisme ou de l’identité, au nom de l’affection pour la grandeur perdue ou potentielle. El Aswany semble avoir perdu ses idéaux, enterré ses espoirs et déposé les armes. Ce que l’on peut déduire de son point de vue à travers ce livre, de celui de ses personnages, et du public qui l’a plébiscité, est que tous ont intégré l’idée que l’échec est et restera, que la défaite est là à nous dévisager. L’amour du pays a été si violenté qu’il ne laisse plus la place qu’à la haine et au dégoût
J’oserai parodier Philippe Manœuvre qui dit à une candidate de la Nouvelle Star qui a massacré une chanson : « El Aswany a fait à l’Egypte ce que les Etats-Unis ont fait à l’Irak. Il l’a envahi, se l’ai appropriée, a remué des tas de problèmes et de blessures et il nous laisse avec cette interrogation troublante : ‘Et maintenant, qu’est ce qu’on fait ? ».