De l’aptitude au bonheur.
Il y en a parmi nous qui affichent un bonheur sans faille et d’autres qui ne cachent pas leur détresse et leur défaitisme. Nos relations sont faites d’être – un peu –, et de paraître – beaucoup-, de démonstration –surtout. Nous comptons nos acquis et évaluons nos espoirs, nous pesons nos amitiés et distillons nos dons. Nous calculons nos chances de réussir, d’aboutir des projets que nous croyons valeureux. Nous cherchons à savoir ce que nous laisserons à nos enfants en mesurant nos avoirs. Certains d’entre nous n’ont rien car dans notre monde, la valeur se mesure en termes de position sociale, à l’état d’un compte bancaire, à une position professionnelle, et souvent les trois sont liés. Alors quand nous n’avons rien, nous cherchons à y pallier en donnant à nos enfants l’avoir et le paraître, consommer, posséder, démontrer. Et en chemin, nous oublions que ce qui fait une personne n’est pas ce qu’il détient mais ce qu’il est capable de devenir. Et quel que soit l’état de nos possessions, nous recherchons tous à répondre à l’angoissante question : sommes-nous heureux ?
Car c’est bien l’état de notre moral qui justifie notre façon d’être et semble t-il nous donne une légitimité à exister. Comme si être heureux était une fin en soit, une condition sine qua non à notre besoin d’exister. Il ne suffit pas d’être, il faut être heureux. La valeur de l’homme pourrait ainsi se mesurer à son degré d’accession au bonheur. Et être heureux, c’est avoir beaucoup, c’est afficher beaucoup. Ce n’est pas juste un état d’esprit, c’est la démonstration par l’absurde que nous sommes ce que nous avons, ce que nous sommes capables d’exposer.
Alors à la question, sommes-nous heureux, certains répondent oui avec sincérité. D’autres prétendent que oui mais qui sait quelle frustration les habite, quel drame les empêche de dormir ? D’autres encore, répondent, non sans honte, qu’ils ne sont pas heureux et avouent, vaincus, qu’ils en sont incapables. Certains, contraints, et démunis remplissent la vacuité qui les habite par des antidépresseurs pour oublier une vie qui ne les épargne pas ou plus souvent, une vie qu’ils sont incapables d’apprécier. Certains sombrent et partent à la dérive.
La plupart je crois, s’accrochent à quelques branches incertaines mais bien réelles, l’avoir justement, une nouvelle voiture, ou bien un voyage –dont ils garderont des photos et des souvenirs matériels plus que des instants de partage et de découverte, une réunion où ils ont brillés ou une prime de fin d’année, et tentent ainsi de se convaincre que c’est cela le bonheur et qu’au fond, cela n’a pas besoin d’être autre chose. Mais en fait, bien des questions restent en suspens. Il y a bien des rêves jamais réalisés, bien des déceptions jamais oubliées, bien des souffrances jamais avalées et des frustrations permanentes et prégnantes. Car nous sommes d’éternels insatisfaits. Dans une société d’assurance et de rentabilité, nous voulons toujours plus et toujours mieux, le meilleur résultat possible avec le moins de risque possible. Car posséder bien sur est plus facile que ressentir. Le matériel est plus palpable et plus tangible que toute qualité humaine, que tout ressenti, que tout savoir, que tout ce que nous pouvons transmettre d’un point de vue humain et non pas matériel.
D’où notre insatisfaction, d’où notre frustration et d’où notre sentiment de ne pas atteindre…le bonheur. Parce que l’on trouve toujours mieux ailleurs et toujours plus en face, et on oublie souvent qu’il y a moins bien ou bien l’on ferme les yeux en se disant que c’est vers le mieux qu’il faut tendre.
Le bonheur doit être un cheminement, pas un état ; une propension, pas un résultat. Un état d’esprit bien plus qu’un état de fait. Et en tout état de cause, le bonheur est un mot énorme avec des résonnances énormes mais ce n’est à mon sens qu’un tout petit sentiment, même s’il est immense quand on sait le ressentir. C’est celui de la légèreté ou de la sérénité, celles que l’on peut ressentir par une journée ensoleillée ou en écoutant une musique apaisante. Cela semble un lieu commun bien pensant, mais le bonheur est éphémère, croire qu’il peut être un nirvana infini ou un éden euphorique et sans limite, est un leurre. Cela n’existe pas, rien ne sert d’y travailler. Ces moments fugaces de volupté et d’enthousiasme sont les plus précieux car on les néglige trop souvent et ils deviennent rares quand on ne sait plus les entrevoir.
Alors si j’y parviens –et j’y travaillerai- je ne chercherai à transmettre qu’une seule chose à mon enfant, l’aptitude au bonheur. Non pas le fatalisme ni la vocation de se satisfaire toujours de ce que l’on a mais la capacité à savoir observer les éléments joyeux et à les isoler pour s’en délecter. La capacité de se battre contre ce qui doit et ce qui peut être surmonté, surtout, l’idée qu’il faut voir au-delà des apparences, que ce qui a de la valeur n’est pas toujours ce qui brille, que ce qui brille ne se voit pas toujours à l’œil nu. Lui apprendre que le monde a des nuances, comme les êtres humains, qu’il y a bien l’être et l’avoir et qu’il peut y avoir un peu des deux en chacun, que ce qu’un homme peut transmettre humainement et qui nécessite qu’on sache le recevoir vaut bien plus que ce qui peut-être transmis matériellement et qui ne nécessite que de savoir accaparer. Car rien n’est immuable, si ce n’est le regard pessimiste que l’on peut porter sur nous-mêmes. Alors si tu possèdes l’aptitude au bonheur, alors seulement, tu seras un homme mon fils !