SHUTTER ISLAND: Une interprétation...
Ce film est un véritable brainstorming mais ce qui est sur c'est que c'est le spectateur qui est le plus manipulé !
Résumé en bref: un Marshall se rend sur Shutter Island – une île coupée du monde où sont détenus et traités des malades psychiatriques très dangereux. Il arrive aux côtés d'un collaborateur qu'il ne connaît pas, pour enquêter sur la disparition mystérieuse d'une patiente.
Il s'agit juste d'une interprétation possible, celle que je retiendrai pour ma part. Je pense et je garde l'idée que la fin est volontairement ouverte pour laisser à chacun l'occasion d'avoir sa propre lecture du film. Interprétation qui à mon avis dépend de la sensibilité de chacun, de son état d'esprit, de ses convictions peut-être.
L'explication que l'on veut nous faire accepter est que Daniels le Marshall est en fait un malade psychiatrique, Laeddis (et donc schizophrène), interné à Shutter Island pour ses comportements schizophrènes violents et notamment le meurtre de sa femme, homme qui vit dans un monde à lui, déconnecté de la réalité.
La version de Daniels – le Marshall- est qu'il est victime d'un complot et qu'on la piégé dans cet asile psychiatrique en le faisant passer pour quelqu'un qui a perdu la raison et pour qu'il accepte lui-même l'idée qu'il a perdu la raison. Cela afin qu'il ne dévoile pas les pratiques douteuses qui ont lieu sur cette île (manipulations mentales, lobotomies). Il serait l'homme qui en sait trop; l'élément gênant qu'il faut faire disparaître.
Quelle que soit la version que l'on retient, il paraît clair que toute cette histoire a été soigneusement orchestrée et que l'enquête sur la disparition de Rachel Solando n'est qu'une mise en scène. Reste à savoir s'il s'agit d'un « jeu de rôle » établi à des fins thérapeutiques pour le patient Laeddis ou s'il s'agit de mener Daniels, un enquêteur devenu gênant à se taire pour toujours.
Pour ma part je choisis la version du complot et de la bonne santé mentale du Marshall. C'est un parti pris et discutable, mais voilà l'analyse que je propose.
D'abord on peut dire que la vision de Daniels répond à une logique tout à fait acceptable et tout se tient dans son scénario. Le phare est bien le théâtre d'opérations douteuses et on voit bien dans la dernière image du film que c'est le sort qui l'attend.
Tout a cependant été mis en œuvre pour que lui-même accepte l'idée de sa propre folie. Dès le début, des mécanismes sont déployés pour conditionner son cerveau à accepter l'inacceptable, c'est à dire l'idée qu'il peut ne pas avoir du tout conscience de sa propre folie, avec l'objectif longuement préparé par le personnel de l'asile/prison qu'il n'en sorte jamais et ne révèle rien de ses découvertes.
Tout au long de l'enquête et de ses dialogues -assez succincts d'ailleurs- avec le directeur de Shutter Island, on tente de lui faire intégrer par le biais de l'enquête sur Rachel Solando les mécanismes de la folie. Cette patiente aurait tué ses enfants alors qu'elle prétend ne pas en avoir, elle croit vivre dans son voisinage sans à aucun moment pouvoir accepter l'idée qu'elle est internée. En somme, elle n'a absolument pas conscience de sa déraison et rien ne peut lui faire accepter cet état de fait. C'est exactement à ces mêmes logiques que sera confronter Daniels par la suite. C'est à mon avis, une façon de préparer son lavage de cerveau, de transposer l'état mentale défaillant de Rachel sur lui-même afin qu'il doute de sa santé mentale, afin qu'il en vienne à accepter l'idée que la réalité qui s'impose à lui n'est pas celle qui s'impose à nous (c'est à dire nous les sains d'esprits !).
Cette théorie du complot est corroborée par les dire de la « vraie » Rachel, celle qui est cachée dans la grotte. Et en effet, des « anecdotes » troublantes peuvent argumenter cette version: la prise de cachet d'aspirine (qui serait en fait des psychotropes), les cigarettes qu'on lui donne (hallucinogènes), ses vêtements trempés qu'on lui échange contre une tenue « locale », celles des résidents de Shutter Island etc...
Alors bien sur, tout est ambiguë et peut-être vu sous l'aspect de la folie ou sous l'aspect du complot.
Cependant, pour le sain d'esprit, n'est il pas plus simple de faire passer l'autre pour un fou plutôt que d'accepter la responsabilité de ses propres crimes ?
La référence au nazisme est à mon avis primordiale. Outre contribuer à la tension qui règne tout au long du film et à l'atmosphère dérangeante dans laquelle on nous plonge, elle peut alimenter la thèse de la manipulation dont est victime le Marshall. La nazisme est une réalité historique, réalité que le spectateur connaît et dont la véracité n'est (en principe) pas discutable. Cette référence sert à nous montrer ceci, « regardez de quoi l'homme est capable ». Et cela, Daniels/Laeddis en a été le témoin direct. Si l'homme a été capable de tels crimes contre l'humanité, il est aussi capable de pratiquer des lobotomies à des fins expérimentales. Et Daniels/Laeddis a vécu le nazisme et a été témoin des crimes commis. Tout comme pour sa femme qui est morte alors qu'il n'était pas là, il ressent la culpabilité de celui qui n'a rien pu faire pour empêcher le pire. Sa culpabilité est donc légitime et les enfants qu'il voit dans ses hallucinations, et dont on essaie de lui faire accepter qu'ils sont les siens, sont en fait l'amalgame qu'il fait -à l'aide des psychotropes qu'on lui injecte à son insu- entre les enfants de Rachel dont on lui a compté l'histoire et les cadavres qu'il a vu dans les camps.
Ce film est aussi une réflexion sur la réalité. Qu'est ce que la réalité sinon la façon dont nous percevons ce qui nous entoure ? Alors si le malade mentale voit cela, cela est vrai pour lui. Tout est relatif...n'est-il pas ? Alors bien sur, le malade vit dans une réalité qu'il est le seul à percevoir et qu'il ne partage avec aucun autre. Mais cette île n'est-elle pas de toute façon totalement coupée du monde et ce qui s'y passe caché et tu ?
Pour conclure, ce qui m'incite à avaliser la thèse de la manipulation mentale est la scène finale. Le Marshall est assis au côté de son faux coéquipier. Celui-ci prend la température et s'aperçoit que le Marshall n'a toujours pas intégré la version de sa folie meurtrière. « Il faux quitter cette île, je ne sens rien de bon ici » dit-il à son co-équipier. Et le Marshall d'ajouter « Vaut-il mieux mourir en héros ou vivre en monstre ? ». Sur ces paroles il se lève et se dirige vers le phare. On peut interpréter cette scène ainsi :
Le Marshall n'a pas avalé la thèse qu'on voulait lui inculquer. Il est réfractaire à la manipulation mentale. Il veut donc bien sur quitter l'île. Or la seule issue possible, il l'a compris, est la mort, car il est impossible de fuir cette île aussi bien parce qu'on l'en empêchera par tous les moyens que d'un point de vu technique. Alors il choisit la lobotomie – la mort cérébrale- car il sait qu'ici il vivra en monstre car c'est comme ça qu'on le voit et qu'on le traite ici, et plus généralement parce que l'humanité lui a suffisamment montré sa monstruosité. Alors l'être humain est un monstre, je suis un être humain donc je suis un monstre. Il préfère donc ne plus avoir conscience de cette monstruosité. On remarque qu'il se dirige de son propre gré vers le phare (où devrait avoir lieu son opération), en tête de cortège et l'équipe de Shutter Island le suit. Et cette démarche, après tout ce que nous avons vu, semble parfaitement censée ...