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Les causes perdues c'est le récit d'une mission humanitaire qui s'implante en Éthiopie alors que la famine sévit et que le gouvernement est déstabilisé par la rébellion indépendantiste érythréenne.
L'histoire est racontée par Hilarion Grigorian, un vieil arménien d'Éthiopie qui y vit depuis le début du siècle et qui y a mené une carrière de « marchand » d'armes. Hilarion est un cérébral, un pragmatique et un fin connaisseur de la société éthiopienne. Il a des liens fonctionnels avec des nationaux, un jeune garçon orphelin, Efrem ou encore son « bras droit » Kidane, des policiers, des militaires, comme le général Henoch. Ainsi, son point de vue est atypique puisqu'il fait partie de ce pays qu'il aime, tout en ayant l'extranéité de l'étranger qu'il reste de par ses origines arméniennes. Il voit l'arrivée d'une mission humanitaire française avant tout comme une diversion qui pourra peupler son ennui et sa solitude. Lui-même dit ignorer la famine qui cause déjà des dégâts dans le pays. Il sait d'emblée que la mission sera éphémère car il connaît, contrairement aux humanitaires, le pays et son fonctionnement. C'est pourquoi selon lui, cette mission, comme les autres, s'avèrent être un combat vain, une cause perdue.
Les logiques qui motivent les humanitaires lui semblent assez légères: motivations personnelles, recherche de l'exotisme, idéal de justice ou accomplissement d'un devoir personnel, ou encore fuite en avant, répondent à des logiques personnelles, des besoins, qui semblent peu enclins à déstabiliser un régime machiavélique ou à résoudre la crise qui secoue le pays. Pour ce régime, comme certainement pour tout régime politique, la fin justifie les moyens. Comme l'explique le général Henoch, il faut corriger l'excès de population et la guerre qui causent la famine par le déplacement de population. Et ce en utilisant les humanitaires comme appâts. C'est précisément ce qui fait que pour Hilarion, cette mission est une cause perdue car l'idéal humanitaire semble dérisoire, à échelle d'un pays, par rapport aux contingences politiques.
La question sous-jacente est de savoir si dispenser une aide humanitaire ne revient finalement pas à cautionner les régimes en place qui malmènent ou au mieux négligent leur population. Bien sur, ne rien faire revient à fermer les yeux sur les exactions commises. L'ingérence trouve donc ses limites, car si les missions humanitaires peuvent tempérer les dégâts de certains désastres, elles ne peuvent jamais agir en tout indépendance et ne peuvent imposer leurs idéaux en faisant fi des problématiques nationales. Toutes les causes ne sont pas perdues pour tout le monde. Le gouvernement sait manipuler les missions, limiter l'ingérence -car il reste souverain- et parvenir à ses fins. Soit les humanitaires acceptent les conditions du gouvernement, soit elles sont sommées de quitter le territoire. Et ainsi, le résultat est le même, dit un humanitaire suisse nommé Gütli avec cynisme.
Les humanitaires finissent donc par quitter le pays cédant à la pression du gouvernement et laissant les éthiopiens à leur sort. Ils devront lutter seuls, selon leurs idéaux et en suivant les logiques auxquelles répond leur culture. Car les humanitaires en effet n'ont pas la vision transcendantale qui permettrait d'agir efficacement. Peut-être même que cette vision est utopique. Car ceux qui détiennent réellement le pouvoir savent que, comme le disaient les fascistes qui ont jadis occupé le pays, « Ca cuesta lon ca cuesta » (Cela coûtera ce que cela coûtera).
Ainsi, deux logiques s'affrontent, celle des humanitaires pour qui « rien ne vaut une vie » -et les vies qu'ils sauvent peuvent permettre de fermer les yeux sur les motivations qui les animent. L'un d'eux se rapproche de la rébellion « par conviction », l'autre noue une relation intime avec une autochtone, qui vaudra à la jeune femme d'être emprisonnée, l'autre encore s'éprend d'un responsable gouvernemental réputé tortionnaire.
A cette logique s'oppose celle du gouvernement et des militaires pour qui « |l']idéal justifie tout, y compris la mort. » (p 104). D'ailleurs le général Henoch l'explique sans complexe, « Notre seule responsabilité, ce sont les grandes choses. Il n'y a qu'elles que nous puissions concevoir et exécuter. Les détails, eux, nous échappent, il faut s'y résoudre ».
Si les « détails » sont des vies, on les qualifiera de « sacrifices ». Et l'idéal de justice est une vue de l'esprit. Pour un gouvernement qui veut se maintenir en place, et
limiter les facteurs de détresse tels que la famine, qui poussent à la rébellion, tous les moyens peuvent être sollicités, dussent-ils causer des victimes. Les humanitaires eux trouverons
d'autres causes à défendre, ailleurs.
Ainsi, pour paraphraser Grégoire, le chef de la mission, faire le choix d'un combat, qu'il soit politique, humanitaire, amoureux ou personnel, c'est en accepter les sacrifices. Et cette là logique semble valable pour tous.
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